La pierre de Moldavie

carrière

La pierre calcaire est indissociable de l’histoire de la Moldavie. Depuis des siècles, elle accompagne la vie des villages, façonne les paysages et transmet, de génération en génération, un savoir-faire d’une remarquable finesse. Née des profondeurs de la mer Sarmatique, elle est devenue le langage des bâtisseurs, des sculpteurs et des maîtres artisans.
Le travail de la pierre s’est développé naturellement le long des grands cours d’eau qui traversent le pays : le Prut, le Nistru et le Răut. En creusant les plateaux calcaires, ces rivières ont mis au jour les gisements qui alimentent les carrières depuis des siècles. Elles ont également constitué les principales voies de circulation des hommes, des matériaux et des savoir-faire.
Aujourd’hui encore, les vallées du Răut autour d’Orhei, celles du Prut et du Nistru conservent les traces de cette histoire où la géologie, les paysages et la culture ne font qu’un.

Une pierre née de la mer Sarmatique

carte mer sarmatique 1

Il y a près de douze millions d’années, une vaste mer intérieure recouvrait une grande partie de l’Europe orientale : la mer Sarmatique. Au fond de cette mer se sont lentement accumulés coquillages, coraux, algues calcaires et organismes marins. Sous l’action du temps, ces dépôts se sont transformés en un calcaire tendre, homogène et lumineux.
Lorsque la mer s’est retirée, les rivières ont progressivement découpé ces formations géologiques, révélant les falaises et les plateaux qui caractérisent aujourd’hui la Moldavie .
Cette pierre présente une qualité exceptionnelle : suffisamment tendre pour être sculptée avec précision, mais suffisamment résistante pour traverser les siècles. C’est cette alliance entre souplesse et durabilité qui a permis l’épanouissement d’un art lapidaire unique.

L’origine du nom « Moldavie »

bogdan petriceicu hasdeu 2

Parmi les nombreuses hypothèses relatives à l’origine du nom Moldova, celle proposée par le grand historien et philologue roumain Bogdan Petriceicu Hasdeu occupe une place particulière.
Selon cette étymologie, le nom de la Moldavie se rattache à l’ancien terme germanique Mulde, lui-même issu du gotique mulda, signifiant « poussière », « creux » ou « mine ». Ce radical, évoquant une dépression naturelle ou une vallée, aurait d’abord donné son nom à la rivière Moldova, avant de désigner la principauté médiévale de Moldavie (1359-1859).

Bogdan Petriceicu Hasdeu – Wikipédia

Les carrières : le premier geste de l’artisan

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Crédit : Ion Lozan – Sculpturul Cosauti

Chaque œuvre naît d’abord dans la carrière.
Le choix d’un bloc ne relève jamais du hasard. Le maître tailleur observe la couleur, le grain, les veines de la roche, son orientation naturelle et même le son qu’elle produit sous le marteau. Cette connaissance, acquise au fil des années, ne s’apprend pas uniquement dans les livres : elle se transmet sur le terrain, auprès des anciens.
Les principales carrières se répartissent le long des vallées du Prut, du Nistru et du Răut. Parmi elles, les carrières de Cosăuți sont réputées pour la qualité de leur pierre, tandis que celles de la région d’Orhei ont donné naissance à une architecture vernaculaire d’une exceptionnelle richesse.

La pierre décorative de Moldavie

Trois grands centres d’excellence : Edineț, Soroca et le Codru d’Orhei

pierres decorative
Pierres Solidaires

La République de Moldavie possède une tradition lapidaire exceptionnelle qui dépasse largement le simple usage de la pierre comme matériau de construction. Depuis plusieurs siècles, les régions d’Edineț, de Soroca et du Codru d’Orhei se distinguent par l’exploitation de pierres naturelles destinées à la sculpture décorative et à l’ornement architectural. Chaque territoire s’appuie sur des carrières aux caractéristiques propres et sur des familles de maîtres tailleurs de pierre qui ont transmis leur savoir-faire de génération en génération. Aujourd’hui, cette tradition trouve son prolongement dans le Colegiul de Arte « Nicolae Botgros » de Soroca, unique établissement moldave dispensant une formation artistique spécialisée dans le travail de la pierre, où se forme la majorité des futurs artisans du pays.

Le centre d’Edineț : le calcaire des toltras

Le nord-ouest de la Moldavie, autour de Gordinești dans le district d’Edineț, exploite depuis plusieurs siècles les affleurements calcaires des toltras, anciennes formations récifales de la mer Sarmatique. Ce calcaire clair présente un grain fin, une excellente homogénéité et une grande facilité de taille, permettant la réalisation d’éléments décoratifs d’une grande précision.
Cette pierre est principalement employée pour :


– les croix monumentales ;
– les portails sculptés ;
– les éléments décoratifs des façades ;
– les monuments funéraires ;
– les sculptures ornementales.


Longtemps relativement isolé, ce centre a conservé des techniques traditionnelles particulièrement authentiques. Son histoire est étroitement liée à la dynastie Hămuraru, dont plusieurs générations de tailleurs de pierre ont assuré la transmission du métier pendant près de quatre siècles. Cette continuité familiale constitue l’une des caractéristiques les plus remarquables du patrimoine lapidaire d’Edineț.

Soroca : le royaume du grès décoratif

https://trm.md/ro/regional/popas-turistic-cosauti-satul-cioplitorilor-in-piatra?

À Cosăuți, près de Soroca, les artisans travaillent principalement un grès naturel extrait des carrières locales depuis des temps immémoriaux. Plus résistant que le calcaire tendre, ce matériau permet de réaliser des ouvrages décoratifs destinés aussi bien à l’architecture qu’à l’espace public.
Les réalisations comprennent notamment :

– Dallages décoratifs ;
– Pavements ;
– Parements architecturaux ;
– Escaliers et éléments urbains ;
– Sculptures monumentales ;
– Mobilier extérieur en pierre.


Le développement continu de cette activité a permis à Cosăuți de devenir le centre lapidaire le plus actif de Moldavie, réunissant plusieurs dizaines d’artisans et d’entreprises spécialisées. Les familles Gîtlan, Belous, Sapojnic, Lozan, Ciumac, Știrbu, Cojocaru ou encore Munteanu illustrent cette tradition de transmission familiale où plusieurs générations exercent le même métier.

L’École des Beaux-Arts de Soroca : préparer la relève

ecole nicolas botgros
http://www.colartenbsoroca.md/

Le Colegiul de Arte „Nicolae Botgros” de Soroca occupe aujourd’hui une place essentielle dans l’avenir de la sculpture sur pierre en Moldavie.
L’établissement enseigne les techniques artistiques traditionnelles tout en intégrant les méthodes contemporaines de conception, de dessin technique et de transformation de la pierre. Cette double approche permet aux futurs sculpteurs de maîtriser aussi bien les gestes hérités des anciens que les exigences de la création actuelle.
Cette formation représente un enjeu majeur pour la sauvegarde du patrimoine lapidaire moldave. Elle offre la possibilité à une nouvelle génération d’artisans de reprendre les savoir-faire traditionnels tout en les adaptant aux normes architecturales européennes et aux marchés internationaux.

Le Codru d’Orhei constitue le plus remarquable foyer de sculpture décorative sur calcaire de Moldavie. Les carrières locales fournissent une pierre issue des dépôts marins de la mer Sarmatique, appréciée pour sa couleur claire, son grain très fin, sa légèreté relative et ses excellentes qualités de sculpture. Résistante aux intempéries tout en restant facile à travailler, elle se prête parfaitement à l’ornementation architecturale.
Cette pierre est utilisée pour réaliser :

– Colonnes décoratives ;
– Chapiteaux sculptés ;
– Pilastres ;
– Parapets ;
– Portails monumentaux ;
– Cheminées ;
– Caves traditionnelles ;
– Puits ;
– Croix de pierre ;
– Eléments décoratifs des maisons vernaculaires.


La renommée du Codru d’Orhei repose sur son architecture paysanne en pierre, caractérisée par des galeries portées par des colonnes sculptées et des chapiteaux richement décorés de motifs végétaux, géométriques et parfois zoomorphes. Cet ensemble constitue un phénomène artistique unique dans l’architecture populaire moldave.

Un patrimoine vivant

Ces trois centres témoignent de la richesse de la pierre décorative moldave. Si chacun possède sa géologie, ses matériaux et son style propre, tous partagent une même ambition : transformer une pierre issue de la mer Sarmatique en une œuvre durable, porteuse d’identité et de mémoire.
Aujourd’hui, la préservation de ces savoir-faire repose autant sur les derniers maîtres artisans que sur la formation des nouvelles générations, notamment grâce au Colegiul de Arte „Nicolae Botgros” de Soroca. Cette complémentarité entre héritage et enseignement constitue l’une des meilleures garanties pour assurer la continuité de cet art séculaire.